samedi 8 mars 2014

Petite histoire de la conquête militaire de l’Algérie :1830-1871



                  

 Avant la conquête française, il n'y avait pas de nation algérienne, en 1830 ; il y avait, certes, un État sur le plan purement juridique : il s'agissait de l'empire ottoman, avec pour capitale Istanbul et dont la régence d'Algérie n'était qu'une province lointaine. Les deys et les beys généralement turcs ou métis de turcs gouvernaient une partie du territoire soumis à la domination ottomane depuis 1520  (à peine plus d'un tiers des tribus d'Algérie). Le reste était divisé en petits royaumes ou dynasties arabes ou berbères. Le sentiment antiturc était fort, mais aucune révolte généralisée n'eut  jamais lieu, qui aurait permis de parler de sentiment national algérien. Bref, avant la conquête française, les habitants de l'Algérie ne se sentaient pas Algériens. Et comme le disait Ferhat’ Abbas dans les années 30, l'Algérie n'existait pas avant la colonisation française[1].

Le premier but de la conquête française était la destruction du nid de la piraterie barbaresque, qui entravait le commerce maritime international, ruinait la flotte européenne et réduisait en esclavage ses ressortissants. Pour la France, ce premier but est atteint, en 1830, et salué par presque toutes les nations.
Le deuxième but, c'était de chasser les Turcs d'Alger et de s'y installer.
C'est ainsi que l'armée de Charles X, commandée par le comte de Bourmont débarque sur la plage de Sidi Ferruch, à l'est d'Alger, le 14 juin 1830 avec ses 35 à 40 000 soldats et sa grande logistique[2].
En se dirigeant vers Alger, elle rencontre quelques résistances à Staouëli le 18 juin (opposant 20 000 Français contre 50 000 musulmans : Turcs, Maures, Kabyles) puis à Fort l’Empereur. La prise d'Alger, le 5 juillet, fut un brillant fait d'armes grâce à la supériorité de l'artillerie française mais aussi grâce aux indications stratégiques du commandant V. Y. Boutin envoyé, en 1808 par Napoléon Ier, pour y reconnaître les lieux en vue d'un débarquement à Alger.
La prise d'Alger se fit sans résistance ; elle prit fin avec la signature de l'accord de soumission du régent ottoman Hussein Dey, à Alger,  le 5 juillet 1830. Ce dernier quitta Alger avec 2500 janissaires d'origine turque, abandonnant son trésor d’environ 48 millions de francs aux mains des Français[3] : Ainsi, la France pourra couvrir les frais de l'expédition française.

Tout aurait pu s'arrêter là : la France occupait Alger, les armées de l'ancienne régence, composées de Maures et de tribus Makhzen étaient dissoutes ; les derniers esclaves européens étaient libérés. Le général de Bourmont s'efforçait, sans idées préconçues, d'instaurer des relations pacifiques avec les représentants de l'ancien pouvoir turc, comme les beys, certains janissaires, les Kouloughlis, les juifs, les Maures d'Alger.
Si tous les anciens représentants du pouvoir ottoman à Alger, mais aussi à Mostaganem, Tlemcen, Bône demandèrent la protection de la France, la population locale, surtout rurale et montagnarde ne voulait pas passer d'une dictature turque à une occupation française : d'où les révoltes successives. Après cette prise d’Alger relativement facile, la situation devint plus délicate sur le terrain. 

À Paris, on se demandait s'il fallait continuer la conquête ou se retirer? Devait-on se contenter de quelques comptoirs côtiers ou étendre la conquête plus à l'intérieur du pays ?...Au risque de réveiller le sentiment d’indépendance des populations berbères et nomades qui avaient toujours été hostiles à toute pénétration étrangère ; et  surtout, la France pouvait elle prendre le risque de mécontenter un certain nombre de puissances européennes, dont l'Angleterre, très susceptible sur ce point.

D'autant plus qu'en France, la situation se complique : Charles X perd les élections du 3 juillet, le régime vacille. Le gouvernement de Paris ne sait que faire de cette victoire Alger. Le peuple de Paris a d'autres préoccupations plus importantes. Devant l'attitude autoritaire de Charles X qui voulait muscler la presse et modifier la loi électorale par « les ordonnances de Saint-Cloud », les Parisiens se révoltent et prennent les armes du 27 au 29 juillet : Ce fut les « Trois Glorieuses » qui entraînèrent la chute de Charles X, la fin des Bourbons, et l'arrivée de Louis-Philippe, duc d'Orléans. Ainsi débute la monarchie de Juillet ; Les troubles continuent, en 1831, à Paris puis à Lyon et se propagent sur tout le territoire.

En Algérie, il y eut des conséquences, bien sûr ! On voulut minimiser la victoire de Charles X, en remplaçant le commandant en chef du corps expéditionnaire français, le comte de Bourmont, maréchal de France, par Clauzel, un simple lieutenant-général. On rappela en France 12 000 soldats pour combattre la révolution à Paris. Un certain nombre de nobles, fidèles à Charles X, préférèrent quitter la France illégitime pour venir en Algérie, achetant des terres pour tenter de créer une  colonisation humanitaire, en  y associant les populations indigènes : On appela ces aristocrates, « les colons en gants jaunes ».

Finalement, cette prise d'Alger se révèla plus politique que stratégique : Charles X, qui avait décidé cette conquête pour espérer garder son trône, le perd un mois après. les Orléanistes, qui avaient succédé aux Bourbons, parlent du «lègue onéreux de la Restauration». Quant à  Louis-Philippe, il hésite : sa politique algérienne dépend plus de la politique internationale et de ses relations avec Londres, qu’il ne voulait pas heurter, que de la situation réelle en Algérie : En effet Louis-Philippe avait besoin du soutien de l'Angleterre contre une coalition européenne de plus en plus active. Pourtant lorsqu'il deviendra roi, le 9 août 1830, il ne modifiera en rien cette guerre, malgré l’opinion divisée des Français, plutôt « anticolonistes », malgré les hésitations sur le terrain, il va choisir, du moins au début,  une occupation restreinte de cinq ou six villes.

Mais sur place, en Algérie, tout est plus difficile que prévu. La France n'a aucune connaissance du terrain, ni des populations et encore moins de la diversité socio-ethnique des nombreuses tribus. Elle va commettre beaucoup d'erreurs ; C’est ainsi que, par un engrenage de décisions politiques, l'armée française sera entraînée à conquérir de proche en proche tout le pays, gouverné par des militaires, pas toujours d'accord sur la politique coloniale de la France, et n'ayant pas une grande connaissance anthropologique des populations qu'ils allaient conquérir. Cela l’emmènera, sans qu'elle le veuille vraiment, dans une guerre de plus en plus inhumaine et sanglante pendant 41 ans (de 1830 à 1871).
En Algérie, plusieurs commandants en chef se succéderont entre 1831 et 1848 le plus souvent des généraux, comme Clauzel, Berthezène, le duc de Rovigo, Voirol, Drouet d’Erlon, Desmichels, Trézel, le maréchal Clauzel, Damrémont, Valée, Lamoricière, Bugeaud, en 1840, puis le duc d’Aumale, de 1847 à février 1848.

À la fin de 1871, on déclara  la conquête militaire de l'Algérie terminée. Pourtant, la Kabylie, qui se sera révoltée bruyamment en février 1871, ne sera pacifiée qu'en 1874. A cette date le Sud n'est pas encore conquis, des révoltes naissent par endroits, tuant des Européens, comme à Margueritte en 1901-1902, puis dans les Aurès en 1879 et en 1916, et à Ain Sefra entre 1903 et 1906. L'armée restera  toujours présente en Algérie et il y aura toujours des signes de révolte. 
En fait, la conquête de l'Algérie a mis en contact deux types de sociétés  totalement opposées, dans tous les aspects économiques, sociaux, religieux et modes de vie : D'un côté, une société relativement urbaine où l'individu s'était affranchi de l'emprise du groupe et avait des droits : C'était la société occidentale capitaliste, certaine d’appartenir à « la race supérieure », comme le dira plus tard Jules Ferry. De l'autre côté, une société tribale, sous forte emprise religieuse qui gérait toute la vie quotidienne de la population, société très rurale, relativement nomade ou semi-nomade, dans laquelle, l'individu restait soumis à la communauté familiale ou tribale. Et ces deux populations aux valeurs si différentes devront vivre ensemble sur le même territoire, pendant 91 ans... avec un écart démographique pas du tout à l’avantage des Français conquérants (de 1 à 10 en 1962)... Ce qui rendra toute intégration difficile, voire  impossible. 
Il aura fallu 41 ans pour « pacifier» l'Algérie afin d'en faire une colonie de peuplement (1830-1871). Il en faudra 91 de plus pour se rendre compte que c'était impossible. En France, on ne mesura pas les conséquences de cette insurrection kabyle de 1871 qui montrait que 41 ans de «pacification militaire» ne pouvaient effacer les problèmes soulevés par l'implantation d'une population européenne minoritaire, de confession chrétienne, dans un grand pays, de tradition plutôt  nomade, et de culture islamique bien ancrée, et surtout non désireuse de s'assimiler dans notre culture ni dans nos valeurs.
D'autre part, le déséquilibre démographique (1 sur 10) n'était pas favorable aux vainqueurs européens, qui resteront toujours à la merci d'une autre révolte. Déjà, à cette époque, on pouvait prévoir que les deux communautés étaient trop différentes pour vivre à égalité de droits sur la même terre (= assimilation fusion) ou pour vivre constamment dans un état de «domination soumission», avec un tel déséquilibre démographique.

On aurait pu tirer les conséquences de ces 41 années de conquête :
On aurait pu constater l'échec relatif de la pacification militaire (41 ans pour conquérir un pays peu développé, sans armée et faiblement peuplé, c’était long pour une des premières armées du monde). On aurait pu voir l'échec évident de la  colonisation de peuplement européen, surtout rural : en 1876, soit 46 ans après le début de présence française en Algérie, il n'y avait qu’environ 340 000 Européens, dont 156 000 Français ; alors qu'à la même époque, en 1861, 46 ans après le début de la colonisation anglaise en Australie Nouvelle-Zélande, la population d'origine européenne comptait 1 100 000 personnes c'est-à-dire trois fois plus[5].

Personne ne s’est posé les vraies questions au début de la colonisation.
- Etait-il possible de gérer tous les services administratifs d'Algérie directement par les ministères concernés de  Paris, en envoyant des fonctionnaires peu adaptés aux populations locales ? Pourtant, dès 1848 l’Algérie sera  considérée comme une région française avec ses 3 départements, son administration typiquement française...
- Etait-il possible de laisser le pouvoir local en Algérie à une minorité de Français, représentant la France, qui devait administrer une majorité de populations indigènes vivant là bien avant eux et qui n'étaient pas prêts à se soumettre, ni à s'adapter à notre système de valeurs ? 
- On s'aperçut très vite que le système français ne pouvait s'appliquer en bloc à l’Algérie. Il y avait trop de différences entre l'Algérie et la France, les Européens et les indigènes. 
- Mais la France ne pouvait plus reculer:  elle a perdu trop de temps, trop d'argent, trop de soldats (100 000 morts en 41 ans). Elle s'engagea alors dans une colonisation forcée à tout prix, en mentant aux populations françaises et européenne, sur les conditions de vie épouvantables jusqu'à la fin du 19° siècle (la mortalité chez les Européens atteignait 51 pour mille jusqu'en 1855 et était supérieure à celle des indigènes ).
- Le principe de la colonisation et de la primauté des races, en vigueur à l'époque et défendu par Jules Ferry était-il viable ?  [6].
- Est-ce que toute la population arabo-berbère désirait, à l'époque,  notre civilisation, nos valeurs, notre mode de vie ? Les chefs d’État français ( Louis Philippe, Napoléon III) et les dirigeants de la 3° république ne se sont même pas posé la question.

On a préféré mentir aux agriculteurs pour qu'ils produisent plus et qu'ils restent, parfois dans des conditions très précaires, car il fallait du monde pour justifier la colonisation. On a préféré aussi, mentir aux populations européennes pour qu'elles fassent plus d'enfants pour les sédentariser; on a construit des hôpitaux et des écoles pour  les Européens et musulmans; la démographie musulmane a bondi et la construction des écoles n'a pas suivi. On s'est rendu compte alors que le pays était trop grand, trop hétérogène et ne ressemblait vraiment pas à la France. Mais on a continué à nous dire que l'Algérie c'était la France et que les département étaient gérés comme des départements français.
On a fait participer les musulmans aux élections locales, mais de façon perfide, avec deux collèges et beaucoup trop de critères pour y rentrer. Là aussi notre devise "Liberté- Égalité- Fraternité" ne cadre pas bien avec les faits. Un siècle après, on n'a pas beaucoup avancé sur ce point.
Les autorités française ont voulu appliquer notre agriculture et nos méthodes  à la population indigène : cela fut un échec. 
Après la naturalisation des juifs, on a voulu intégrer et naturaliser un certain nombre de jeunes musulmans, avec notre modèle occidental attractif... mais c'est oublié l'islam et ses règles. Du coup, on a marginalisé ces naturalisés musulmans par rapport aux anciens, aux traditionalistes.
La 3e République préférera fermer les yeux sur ces problèmes humains et entérinera la colonisation de l'Algérie en déclarant  la fin de la conquête en 1871.

Après toutes ces hésitations et erreurs de jugement, depuis le début de la conquête, la France s’engagera dans un dernier acte de guerre de 1954 à1962, inutile et désastreux, où, après avoir gagné militairement, elle offrira l’indépendance à l’Algérie. 
Elle paiera pendant longtemps toute cette longue série d’erreurs, non seulement en Algérie, mais aussi, plus tard en France, avec une politique d’immigration algérienne massive, en guise de repentance…immigration que la France a beaucoup de mal à intégrer...Mais selon son habitude elle continuera à fermer les yeux jusqu'à ce que le problème lui explose au visage !



[1] Ferhat Mehenni : Algérie : la question kabyle. Éditions Michalon, 2004, p 87.
[2] Dont 3500 chevaux, 132 canons, mais aussi 688 ouvriers d'administration, des gendarmes, cinq hôpitaux de campagne de 300 lits, des interprètes, des écrivains, des peintres et des artistes transportés par 133 bâtiments de guerre, 347 bâtiments de commerce et 195 embarcations de débarquement. Goinard : Algérie l'œuvre française, p 69
[3] L. Mouilleseaux : Histoire de l'Algérie. Les productions de Paris. 1962, p 251

[5] Louis Vignon (anciens s/s chef de cabinet du sous-secrétariat d'État aux Colonies). La France dans l'Afrique du Nord  1887. Cité par A. Lardillier dans le peuplement français en Algérie de 1830 à 1900. Éditions de l’Atlanthrope, 1992, p7

[6] C'est Jules Ferry, le père des lois scolaires sous la 3° république, qui a officialisé la conquête d’Algérie et fourbi l'argumentaire colonial ou politique de gauche pour justifier la conquête militaire en Algérie. Il dira à l’Assemblée:« La France a les droits et les devoirs qui incombent aux « races supérieures » dans leurs rapports avec les « races inférieures »;  droits et devoirs de répandre la science, la raison et la liberté, la civilisation en somme, contre l'obscurantisme et la barbarie

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